LA BOUCHERE
Elle louche un peu ma bouchère,
Louche derrière son étal,
Pointant, corsage ouvert, la chère,
Un oeil au boeuf, l’autre au cheval;
Ses yeux ont d’autres avantages :
L’un est vert pré, l’autre bleu ciel;
Son regard n’est jamais très sage:
Ell’ porte aux cils deux arcs-en-ciel.
REFRAIN :
Un oeil vert pré
Un oeil bleu ciel
Un oeil par-ci
Un oeil par-là
Un oeil en haut
Un oeil en bas
Sa hanche de charmante ogresse
A des reliefs encourageants
Pour qui aime effleurer la graisse,
Plaisir goûté par tant de gens;
Mais de tous ses attraits hors normes
Ses seins emportent cent bravos
Quand elle lève un coude énorme
Et brise une échine de veau.
Au refrain
Cette masse à l’âme gracile
Rougissait du front jusqu’au pied,
Et même en des zones subtiles,
Quand on lui parlait de fiancé :
Car en dépit d’un beau sourire,
En dépit d’un charmant minois,
Nul ne venait jouer de sa lyre,
Chanter sur elle «Toi et moi»
Au refrain
Baissant les yeux, notre bouchère
Se résignait tout lentement
A son sort de célibataire,
Bien tristement, bien tristement
Tandis que les fill’s au village
Devant elle l’air suffisant
Passaient le jour de leur mariage
Dans du drap blanc bien méprisant,
Au refrain
Malgré sa destinée cruelle,
Rêvant d’avoir un amoureux,
Elle essayait quelques dentelles
Devant un oeil de coq vitreux;
Presque nue en pose lascive
L’imprudente n’apperçut pas
Le pète-sec mine chétive
Qui entrait à tous petits pas...
Au refrain
C’était un coeur bardé d’épines
Un coeur noué amer et brut :
Comment eût-il trouvé divine
La douce invitation au rut?
Les épines pourtant chutèrent,
Son coeur s’emballa follement :
Il épousa notre bouchère
Sur l’étal sans ménagement!
Au refrain
Ce fut l’émoi dans les campagnes :
Les vierges de tout le canton
A tout va sabraient le champagne,
Redressant soudain leurs tétons ;
Les vieilles pépiaient qu’au mariage
La bouchère fonçait, certain !
Calamité de femme sage:
La bouchère hésita soudain...
Au refrain
Affolé par cette nouvelle
Le fiancé doubla de passion:
«Tes yeux qui louchent ma gazelle,
«Ah, tes deux yeux, quelle émotion !»
Il lui fit des vers de poète
Ardents, boiteux, bondés d’amour,
Des sots refrains, des chansons blettes ;
A la rime il mettait «toujours»...
Au refrain
Un beau soir d’un geste de reine,
Baissant vers lui ses yeux troublants,
Elle consentit, la sirène,
A l’épouser toute de blanc.
A peine mariée, la coquette,
De son oeil bleu, son oeil vert pré,
Fit des p’tits clins, fit des conquêtes,
Chez tous les maris d’la contrée...
Didier PRAT, achevé le 15 novembre 2004